Le multilinguisme dans la petite enfance pour l'égalité des chances

Entretien avec Anna Stevanato, Linguiste et Fondatrice de l’Association Dulala
Par Pauline Agator

Halte aux idées reçues !

Selon l’INSEE¹, un quart des enfants de France grandissent avec une autre langue que le français. Longtemps perçu comme un vecteur de confusion et de troubles du développement du langage, la recherche en psychologie du développement a extensivement démontré l’inverse !

Un bébé naît avec un potentiel polyglotte³ ! Il est capable de percevoir les sons de toutes les langues avec bien plus de finesse qu’un adulte. Grâce à sa perception in utero de la langue « maternelle », celle-ci est nettement identifiée dès sa naissance4. Au cours de la phase primordiale d’enregistrement, de 0 à 6 mois, cette extraordinaire sensibilité lui sert à intégrer sa ou ses langues natives. Par la suite, les langues sont traitées différemment par le cerveau et sont dites « apprises ».

En effet, un bébé peut apprendre plusieurs langues en même temps, au même rythme et sans confusion lorsque deux conditions favorables sont combinées5 :

Parler sa langue maternelle à l’enfant :  celui-ci a besoin, pour développer ses fonctions linguistiques et identifier sa ou ses langue(s) native(s), d’être immergé dans la prosodie, la musicalité naturelle d’une langue dès sa naissance. Toute gêne linguistique est un frein aux interactions verbales fluides nécessaires à l’enfant comme au parent, ce qui peut entraîner des retards de langage. 

Récit de consultation :

Fournir un référent stable pour chaque langue : le bébé apprend à parler aussi avec ses yeux ! L’analyse du visage et de la prononciation du locuteur sont associés aux sons. Des locuteurs fixes par langue l’aident à construire optimalement ses lexiques.

Ted Ex Talk : La Dr. Naja Ferjan Ramirez de l’Institut de l’Apprentissage et des Sciences du Cerveau de Washington explique la formation d’un cerveau bilingue (sous-titres FR)

Faire évoluer le regard : diffusion des informations et valorisation sociale

Dulala : l’association qui sensibilise et valorise le plurilinguisme dans l’enfance


Dulala est une association prolifique fondée et dirigée par Anna Stevanato, qui propose des formations et outille les professionnels de l’éducation et du soin à une approche optimale des enfants plurilingues, et propose des ateliers artistiques valorisant la richesse des langues. 

Pourquoi avoir créé Dulala ?
Avez-vous l’impression que le contexte a évolué positivement ?

Les choses avancent heureusement. Nombreux et nombreuses sont les professionnels de l’éducation qui sont conscients de l’importance d’accueillir l’enfant dans son identité plurielle et du fait que la langue familiale est un levier pour son développement cognitif, social et affectif. Néanmoins, il est aussi constaté un manque d’outils pour faire de la diversité une ressource profitable à tous et à toutes sans tomber dans le folklore.

Les directives institutionnelles évoluent également. Le Conseil de l’Europe pose clairement l’intérêt des langues premières pour les individus mais aussi pour les sociétés dans leur ensemble. Parmi ses recommandations on notera l’incitation à «encourager les principaux, les directrices, les directeurs et les chefs d’établissement scolaire à mettre en œuvre des politiques et pratiques à l’échelle des établissements scolaires qui accueillent et valorisent la diversité linguistique et culturelle, favorisent l’apprentissage des langues et le développement de répertoires plurilingues, encouragent les apprentissages interculturels et préparent les élèves et les étudiants à participer à une culture de la démocratie7 » .

L’UNESCO déclare :  « La recherche montre que l’enseignement en langue maternelle est un facteur essentiel d’inclusion et d’apprentissage de qualité et qu’il améliore les acquis de l’apprentissage et les performances scolaires8” .

En Belgique et au Luxembourg, l’éveil aux langues, et donc la mise en place d’activités consistant à découvrir, explorer et comparer une diversité des langues à statut varié (langue de l’école, de l’immigration, langues régionales…), fait partie des programmes obligatoires de l’école. Nous espérons qu’en France aussi tous les enfants puissent bénéficier d’une éducation plurilingue et interculturelle. Cela répond aux défis des structures éducatives métissées du 21ème siècle et aux besoins de sociétés plus ouvertes et tolérantes.

Comment luttez-vous contre l’inégalité des chances ?

En valorisant toutes les langues et tous les bilinguismes. Les effets positifs du bilinguisme sont les mêmes qu’on parle anglais, allemand ou lingala, turc…

Nous avons représenté ici les effets du plurilinguisme :

Dulala s’attache à développer des représentations positives des langues en explorant le fort potentiel artistique qu’elles portent : abstraction, variété des formes d’expression, musicalité, etc.

En créant des outils qui laissent une large part à la beauté et à l’imaginaire, Dulala entend souligner la créativité et la puissance formelle des langues, et célébrer leur capacité, au même titre que les arts, à développer un regard sensible et critique sur le monde et à renforcer la cohésion de la société dans le respect de la diversité.

Au-delà de la réussite scolaire des enfants, Dulala œuvre pour que la diversité des langues soit reconnue par tous comme un trésor culturel essentiel. Cette éducation à l’altérité est clé à notre avis pour lutter contre les inégalités. Et cela se met en place dès le plus jeune âge.

Notre vision fait écho aux directives du Ministère de la culture sur l’éveil artistique et culturel du jeune enfant :

“Le rapport au symbolique et à l’expérience sensible, l’éveil à la créativité, la découverte de la culture comme espace d’échanges avec autrui, de connaissance de soi et du monde, comme mode d’expression et vecteur de lien social, portent des enjeux essentiels à l’avenir de notre société. C’est pourquoi l’éveil artistique et culturel, qui répond aux besoins fondamentaux des bébés (cognitifs, émotionnels, psychologiques et d’expression par le langage) contribue à les inscrire dans une culture qui elle-même conditionne le développement et le bien-être de l’enfant et, au-delà, celui de chaque personne adulte9 » .

Quelles difficultés supplémentaires les parents allophones – qui ne parlent pas français – ont-ils en France par rapport aux parents francophones natifs et comment cela affecte-t-il le développement de leur enfant ?

Quand une personne est allophone, elle est confrontée non seulement à des difficultés linguistiques mais aussi culturelles, car les codes sociaux peuvent être très différents entre les différents pays. Il nous semble alors important de mettre en place des dispositifs efficaces pour les accompagner à apprendre la langue du pays d’accueil mais également mettre en place des systèmes de traduction et d’explication de ce qui est attendu en France.

Par exemple, pour expliquer le système scolaire français et traduire les mots de l’école afin de faciliter la communication avec les parents dont le français n’est pas la langue première, Dulala a développé Lexilala, une sorte de grand dictionnaire multilingue contenant plus de 700 expressions clés liées à l’école. Chaque mot a été illustré, traduit dans 15 langues et accompagné d’un audio. Ce dispositif a aussi été adapté pour les professionnels de la Petite Enfance.


Que préconisez-vous pour un meilleur accompagnement dès les 1000 premiers jours ?


Il y a sans doute des enjeux de développement de parcours de formation initiale et continue mais également de diffusion de ressources informatives et pédagogiques pour que les parents et les professionnels de l’éducation puissent accueillir et accompagner les enfants en tenant compte de leurs différents profils. Comme l’indique Gregg Roberts “Le monolinguisme est l’illettrisme du 21ème siècle”. Cultiver et/ou apprendre plusieurs langues est un droit pour tous. Les enjeux concernent la réussite et l’épanouissement de tous les enfants, notamment ceux issus de l’immigration, mais également l’inclusion sociale.

Pour conclure, quels sont les impacts de vos actions ?

Depuis la création de l’association en 2009, nous avons pu toucher directement par le biais de nos actions sur le terrain environ 30 000 enfants et par nos formations plus de 11 000 professionnels de l’éducation : professionnel.le.s de la Petite Enfance et de l’enseignement principalement.

« 13% des professionnels déclarant avoir une très mauvaise connaissance des enjeux du multilinguisme estimaient, avant la formation, que parler une autre langue que le français était un handicap pour le jeune enfant »10
Dulala

Merci à Dulala pour cet entretien !
Pour l’équité, changeons de regard dès les 1000 premiers jours !

Pour en savoir plus sur le sujet du bilinguisme : Enfant Bilingue du Dr. Ranka Bijelac-Babic 

Références

¹INSEE INED, Enquête « Trajectoire et Origines » , 2008 Ici

2 Couëtoux-Jungman, Francine, et al. « Bilinguisme, plurilinguisme et petite enfance. Intérêt de la prise en compte du contexte linguistique de l’enfant dans l’évaluation et le soin des difficultés de développement précoce », Devenir, vol. 22, no. 4, 2010, pp. 293-307. Publication

3 Kuhl, Patricia, “Brain mechanisms in early language acquisition”, Neuron, vol.67, n°5, 2010, pp. 713-727

Publication

4 Kuhl, P.,  “Acoustic determinants for infant preference for motherese speech”, Infant behavior and development,  vol. 10, n°3, 1987, pp. 279-293 Publication

5 Bijeljac-Babic, Ranka, Enfant bilingue. De la petite enfance à l’école. Odile Jacob, 2017
6 Couëtoux, Francine. « Interactions précoces et bilinguisme », Le Journal des psychologues, vol. 256, no. 3, 2008, pp. 47-49. Publication

7 Conseil de l’Europe : https://bit.ly/3mdokCh

8 UNESCO : https://bit.ly/3Zv3YCX

9 Impact des actions : https://dulala.fr/impact-des-formations-dulala/

10 Ministère de la Culture : https://bit.ly/3J6OrE0

11 Bijeljac-Babic, Ranka. (2017). Avant-propos, Enfant bilingue: De la petite enfance à l’école, pp. 9-13, Odile Jacob Livre

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